«Topaze», pièce en quatre actes, a été présentée pour la première fois le mercredi 9 octobre 1928 au Théâtre des Variétés à Paris. Jouée de 21 heures à minuit, ce fut un triomphe immédiat. Les traits de l’humanité, que Marcel Pagnol (1895-1974) y dessinent, ont gardé une étrange actualité, près d’un siècle plus tard. Et même à dix mille kilomètres.
Topaze, c’est cet enseignant mal fagoté, en «col droit très haut en celluloïd, cravate misérable, redingote usée, souliers à boutons sous des chaussettes de coton blanc et un bas de pantalon luisant», qui faisait solennellement lire à de tristes élèves de l’improbable Pension Muche et son «décor purotin», «cinq ou six caves autour d’un puits», une série de proverbes : Pauvreté n’est pas vice ; Il vaut mieux souffrir le mal que de le faire ; L’oisiveté est la mère de tous les vices ; Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée ; L’argent ne fait pas le bonheur.
Cependant que Topaze, devenu «Agent d’affaires», leur aurait tenu à peu près cet autre langage: «Mes enfants, les proverbes que vous voyez aux murs de cette classe correspondaient peut-être jadis à une réalité disparue. Aujourd’hui, on dirait qu’ils ne servent qu’à lancer la foule sur une fausse piste, pendant que les malins se partagent la proie ; si bien qu’à notre époque, le mépris des proverbes c’est le commencement de la fortune».
Faisant la morale à un ancien collègue, resté fidèle à l’enseignement, Topaze de se moquer : «Les riches sont bien généreux avec les intellectuels : ils nous laissent les joies de l’étude, l’honneur du travail, la sainte volupté du devoir accompli ; ils ne gardent pour eux que les plaisirs de second ordre, tels que caviar, salmis de perdrix, Rolls-Royce».
Pourtant, l’ancien Topaze ne disait-il pas encore: «L’enseignement, une profession très considérée, peu fatigante et assez lucrative. Douze cents francs par mois». Comme prête-nom, on lui en offrira beaucoup plus, «un fixe et une petite prime pour chaque affaire», deux mille cinq cents. Et d’emblée une première commission avec un mois d’avance : «Payez à l’ordre d’Albert Topaze la somme de cinq mille deux cents francs».
Parce qu’un prête-nom est tout aussi précieux que dangereux. «Il n’y a rien d’aussi délicat que le choix d’un prête-nom. Si on prend un homme d’une honnêteté morbide, il refuse la plupart des affaires qu’on lui propose. Et si on prend un homme d’esprit moderne, il risque de pousser le modernisme jusqu’à nous voler nous-mêmes. Il faut quelqu’un qui fasse honnêtement des affaires malhonnêtes». La probité, ça se paie cher, parce que c’est rare.
Topaze doit sa fortune au départ de Roger de Berville remercié par Castel-Bénac - bien que la particule ait sa valeur et qu’on ne puisse nier qu’elle soit supérieure au trait d’union. Dernier choix donc, choix de fortune.
Après le passage en revue des Malaval, Fernet, Faubert, Picard. Ou Ménétrier, malheureusement embarqué pour Madagascar : «on lui a donné une très belle chaîne de montagnes du côté de Tananarive...Il est allé là-bas pour la vendre aux gens qui l’habitent».
Absurdité véridique d’une situation coloniale dont on pouvait faire une galéjade en 1928. N’empêche, les visites de l’ancienne reine Ranavalona III avaient dû bien impressionner les Marseillais pour que l’oeuvre de Marcel Pagnol fleurissent d’allusions à Madagascar. Comme «Cigalon», «Marius» ou «Jean de Florette», «Topaze» ne fait pas exception.
Marcel Pagnol pensait avoir écrit une tragédie. C’est son «maître», André Antoine, qui le convaincra que «Monsieur Topaze» est une pièce comique. «La découverte du monde frelaté de la politique et des affaires est probablement, pour votre pion si sympathique et si naïf, un drame affreux. Mais pour le spectateur, vous avez écrit une pièce comique, très comique».
La pièce se termine par le «coup du chimpanzé» dont se plaint l’escroc volé : «Vous avez poussé l’imprudence jusqu’à lui donner des conseils sur ses costumes. Et encore, ceci ne serait que ridicule, mais vous avez fait pire. Vous lui avez appris à manger. Vous lui avez révélé les grandes nourritures et maintenant, parbleu, il a l’intelligence et l’énergie d’un homme bien nourri». Le pion miteux vient de damner...le pion au conseiller municipal prévaricateur en le prenant à son propre jeu. La morale est (à peu près) sauve.
