Régnant sur un monde qui a longtemps vécu sous le régime de la domination des titans, Cronos s’imposa comme le dépositaire de cet ordre. Les forces qui pourraient le perturber sont aussitôt neutralisées et, au sens propre, dévorées. Ainsi devint-il un prédateur pour ses propres enfants, dont l’un est porteur du germe du changement. Ses progénitures sont avalées pour supprimer un potentiel perturbateur du statu quo. Le mythe montre la violence que peut exercer une aversion pour le changement, un peu comme ce qui se produit chez nous quand le nouveau veut s’installer. Ce type d’appréhension, caractéristique de notre société, porte un nom : le misonéisme.
Le misonéisme est un des traits d’un des grands paradoxes malgaches : on aspire, si l’on en croit les différents souhaits exprimés sur les réseaux sociaux et autres plateformes, au changement. Mais quand l’objet de ses prières se manifeste, ceux-là mêmes qui l’ont demandé lui opposent une farouche résistance. Aussi se met en évidence une ambivalence où l’attachement à ce qui est habituel coexiste avec un désir de changement. Et notre histoire a bien été portée par cette volonté d’accueillir le nouveau, une tendance dont l’exploitation doit être maîtrisée par ceux qui lorgnent sur le pouvoir. Mais ils voient ensuite certains aspects de leur vision contrés par le misonéisme.
Alors que l’air que respire notre vie nationale est pollué par différentes moisissures, vouloir s’en débarrasser est normal. Mais combien de tentatives d’assainissement furent tuées dans l’œuf dès qu’elles se heurtèrent à notre versant misonéiste ? Des solutions furent proposées pour résoudre les grands problèmes d’hygiène, les failles du système éducatif, les fondements des voix râleuses des usagers des transports en commun, les canalisations défaillantes... Mais le misonéisme, avec toujours sa voix hostile, se fait entendre avec véhémence et, dans la grande majorité des cas, finit par triompher. Si le désir d’avancer est bien présent dans les esprits, celui de stagner semble être plus puissant.
Dans En attendant Godot (S. Beckett, 1952), Vladimir et Estragon restent dans l’attente d’une transformation de leur situation tout en restant au même endroit. Comme eux, on veut le changement tout en repoussant tout vent qui pourrait nous déraciner de nos habitudes. Comme Janus, divinité romaine aux deux visages, on est à la fois focalisé sur l’avenir et arrimé à hier. Et comme Sisyphe, on veut pousser le rocher, lourd du poids de nos fardeaux, jusqu’à un sommet où pourrait attendre une vie meilleure. Mais alors que la montée est à peine entamée, le misonéisme est toujours là pour s’affirmer et faire retomber le rocher.



